Enseigne au néon emblématique de Montréal
Introduction
Le néon, élément chimique numéro 10 du tableau périodique, porte le symbole Ne. Ce gaz noble incolore, inodore et insipide appartient à la famille des gaz rares, caractérisés par leur stabilité chimique. Dans des conditions normales, le néon ne forme aucun composé stable — une inertie qui devient paradoxalement sa plus grande force.
Cette série présente les éléments du Tableau périodique des éléments chimiques. Ce répertoire, conçu vers 1869 par Dmitri Ivanovich Mendeleïev, rassemble tous les éléments chimiques, qui composent l’univers, tel que nous le connaissons aujourd’hui. L’ingéniosité de ce Tableau tient dans la méthode de répartition des éléments, selon leur numéro atomique, mais aussi selon leurs caractéristiques physiques et chimiques. Ce classement astucieux permet alors d’identifier des éléments existants qui restaient à découvrir, ou même de prédire les propriétés d’éléments chimiques inconnus à l’époque. Sa dernière mise à jour date de 2016, et compte 118 éléments.
Deuxième gaz noble le plus léger, le néon possède une densité environ 30 % inférieure à celle de l’air. Avec un point d’ébullition de −246 °C, il ne devient liquide qu’à des températures cryogéniques. Ce point d’ébullition très bas, combiné à sa non-réactivité, en fait un gaz clé pour certaines applications de pointe.
Le néon au passé
— Le néon naît au cœur des étoiles
L’histoire du néon commence longtemps avant sa découverte terrestre, à la fin de vie des étoiles d’au moins 8 masses solaires. Lorsque ces géantes épuisent leur combustible principal, elles entament des phases de fusion à un rythme effréné. En leur centre surchauffé, où la température atteint plus d’un milliard de degrés, des atomes de carbone fusionnent, puis s’ensuit une chaîne de réactions qui donne naissance au néon.
Ce processus de nucléosynthèse stellaire constitue la principale source de néon dans l’univers. Lorsque ces étoiles explosent en supernovae, elles dispersent leurs éléments nouvellement formés dans l’espace interstellaire. Ces nuages cosmiques s’incorporent ensuite dans de nouvelles générations d’étoiles et de planètes.
Sur Terre, le néon demeure pourtant rare ; il ne représente que 0,0018 % de l’air que nous respirons. Cette rareté s’explique par sa masse faible : pendant la formation de notre système solaire, une grande partie s’est échappée de l’attraction gravitationnelle terrestre.
C’est en 1898 que les chimistes britanniques William Ramsay et Morris Travers parviennent à isoler le néon pour la première fois, dans leur laboratoire de l’University College de Londres. En refroidissant de l’air liquide, entre l’hélium et l’argon, ils découvrent un nouveau gaz qui, soumis à une décharge électrique, émet une lueur rouge-orangé. Ils le nomment « néon », du grec « neos » signifiant « nouveau ».
— L’invention de l’éclairage au néon
Inventeur, chimiste et physicien français, Georges Claude fonde la société Air Liquide en 1902 avec l’ambition de produire et distribuer à grande échelle l’oxygène et l’azote issus de la liquéfaction de l’air. Sa maîtrise de la distillation cryogénique lui permet aussi d’isoler le néon en quantité appréciable. En expérimentant avec des tubes de verre à basse pression et de l’électricité, il obtient cette lumière rouge-orangé si reconnaissable. Son innovation : stabiliser la décharge électrique pour garantir des milliers d’heures de fonctionnement. Il dévoile ses tubes lumineux au Salon de l’automobile du Grand Palais, en 1910.
En 1912, le premier néon publicitaire au monde est installé chez un barbier, boulevard Montmartre à Paris. Vers la même période, une enseigne Cinzano, avec des lettres d’un mètre de haut, fait son apparition sur les Champs-Élysées. En 1923, les « Lampes Claude » vendent leurs premières enseignes aux États-Unis.
L’éclairage au néon transforme l’aspect nocturne des villes. Sa lumière intense et colorée, visible de loin, révolutionne la publicité et donne naissance à une nouvelle esthétique. De Broadway à Times Square, ces enseignes deviennent le symbole de la modernité et du dynamisme urbain, créant cette ambiance électrique qui caractérise encore aujourd’hui les grandes métropoles.

Affiche du Salon de l’automobile, Paris 1910
Le néon au présent
— La renaissance des « néons »
Depuis le tournant des années 2000-2010, on observe un retour marqué du néon dans les galeries, les espaces publics et les intérieurs branchés. Longtemps cantonné aux façades de motels ou aux vitrines de bars, il évolue en un médium artistique, à la croisée de l’art contemporain et de la culture populaire. Commander son propre néon personnalisé est maintenant presque aussi simple que de faire imprimer un T-shirt.
Cette métamorphose ne s’est pas opérée en un jour. Vers 1963, l’artiste américain Dan Flavin détourne les tubes fluorescents industriels pour composer ses pièces minimalistes. S’inscrivant dans cette mouvance de l’art conceptuel, on peut citer ses compatriotes Joseph Kosuth et Bruce Nauman, ou Martial Raysse, précurseur du Pop Art en France. En 1981, Lili Lakich et Richard Jenkins fondent à Los Angeles le Museum of Neon Art (MONA), dédié à la préservation des enseignes historiques et à l’art du néon contemporain.
Dans les années 1990, l’artiste britannique Tracey Emin traduit ses pensées en enseignes lumineuses, comme des confessions rendues visibles, œuvres iconiques qui feront du néon un langage émotionnel autant qu’esthétique, créant une intimité entre l’œuvre et le spectateur.
Environ 100 ans après la première enseigne au néon, le phénomène dépasse largement le monde de l’art. Au tournant des années 2010, il gagne la sphère décorative, amplifié par une génération qui grandit avec Instagram. Restaurants, bars à cocktails, studios de yoga et boutiques adoptent le néon, marqueur d’atmosphère et de modernité, un signal que l’établissement comprend les codes de son époque. Les designers d’intérieur reconnaissent créer des espaces « avec Instagram à l’esprit » ; ces installations deviennent les toiles de fonds parfaites pour les selfies.

Entrée de Kabukichō, quartier du divertissement, dans l’arrondissement Shinjuku à Tokyo au Japon. Source : Wikipedia
— La grande confusion : « néon » ou tube fluorescent
Dans le langage courant, nous nommons « néon » toute lumière qui se présente dans un tube de verre. Cette appellation, ancrée dans nos habitudes, est pourtant inexacte et la réalité technique bien différente.
Le véritable néon, en tube clair, émet ce rouge-orangé spécifique. Cette teinte provient de l’excitation des atomes de néon gazeux par la décharge électrique. Pour obtenir d’autres teintes, les artisans verriers peuvent utiliser d’autres gaz rares, par exemple l’argon (violet/bleu-lavande), ou l’hélium, (rose-orangé).
Les tubes fluorescents fonctionnent autrement ; une décharge dans de la vapeur de mercure produit de l’UV, qui excite un phosphore tapissant la paroi ; c’est le phosphore (et/ou la couleur du verre), non le gaz, qui fixe la couleur finale.
Les « néons » des immeubles à bureaux, avec leur lumière blanche froide, sont en réalité des fluorescents et ne contiennent généralement pas de néon. Le terme s’est répandu par extension, un peu comme un nom de marque qui devient un nom commun (Kleenex, Frigidaire).
Aujourd’hui, une troisième technologie s’est ajoutée : les DEL (ou « LED néon ») flexibles, plus économiques et faciles à installer. Résultat : bien des « néons » actuels sont en fait des rubans DEL.
Dans la pharmacie
Le néon n’entre pas dans la composition des médicaments : en tant que gaz très inerte, il ne forme pas de composés stables en pratique.
En médecine, on le rencontre plutôt comme gaz traceur dans certains examens de fonction respiratoire, mais moins fréquemment que l’hélium ou le xénon.
L’avenir du néon
— Le néon gardien des secrets quantiques
En 2023, dans le laboratoire national d’Argonne, près de Chicago, des chercheurs établissent un nouveau record en informatique quantique, à l’aide du néon. À quelques centièmes de degré du zéro absolu — température où la matière est presque immobile du point de vue thermique —, ils congèlent du néon pour le transformer en un cristal immaculé. Grâce à cette surface ultra-stable — le néon interagit très peu — ils réussissent à piéger un électron pour en faire un « qubit », l’unité d’information des ordinateurs quantiques.
En d’autres termes, le néon crée un cocon de pureté absolue autour de l’électron. Là où les qubits de charge électronique ne survivent que quelques microsecondes avant de perdre leurs propriétés quantiques, les qubits au néon tiennent bon pendant 0,1 milliseconde — mille fois plus longtemps. Les chercheurs estiment une capacité d’environ 10 000 opérations pendant ce temps de cohérence, contre 10 à 100 pour les qubits « ordinaires ».
L’équipe franchit également une étape déterminante en démontrant que deux de ces qubits peuvent communiquer entre eux à travers le même circuit, préparant le terrain pour l’intrication quantique — ce phénomène étrange où des particules restent liées, même séparées par de grandes distances.
À terme, ces ordinateurs quantiques pourraient résoudre en minutes des problèmes qui prendraient des millénaires aux ordinateurs classiques, transformant à jamais notre rapport à la technologie et au traitement de données.
— Les enjeux liés au néon
Le gaz néon entre dans la composition de certains lasers de lithographie (fabrication des micropuces) et son marché mondial est évalué à quelques centaines de millions de dollars. En 2022, l’arrêt des activités des deux plus grands producteurs ukrainiens de néon — Ingas à Marioupol et Cryoin à Odessa, représentant autour de la moitié du marché — a fait craindre un ralentissement marqué de l’industrie des semi-conducteurs. Les prédictions étaient sombres : pénuries massives, paralysie de l’électronique mondiale.
Trois ans plus tard, l’industrie a su montrer une certaine résilience. Contrairement aux prédictions, les prix des gaz rares sont redescendus et les approvisionnements en semi-conducteurs demeurent stables. La crise a renforcé la diversification des sources d’approvisionnement et a encouragé l’innovation dans le recyclage du gaz néon.

Ordinateur quantique. Photo: IBM Research









