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Introduction
L’or, élément chimique portant le symbole Au et le numéro atomique 79, est un métal de couleur jaune. Malléable et ductile, l’or peut être battu en feuilles ultra fines et un seul gramme peut s’étirer en un fil de plusieurs kilomètres. Relativement inerte, il ne s’oxyde pas à l’air, ne ternit pas, ne réagit qu’avec très peu de substances. Ces propriétés expliquent sa présence dans nos téléphones intelligents — chacun contient autour de 30 milligrammes d’or, essentiellement dans les circuits imprimés. Une tonne de smartphones contient ainsi 300 grammes d’or, concentration bien supérieure à celle de la plupart des minerais terrestres.
Cette série présente les éléments du Tableau périodique des éléments chimiques. Ce répertoire, conçu vers 1869 par Dmitri Ivanovich Mendeleïev, rassemble tous les éléments chimiques, qui composent l’univers, tel que nous le connaissons aujourd’hui. L’ingéniosité de ce Tableau tient dans la méthode de répartition des éléments, selon leur numéro atomique, mais aussi selon leurs caractéristiques physiques et chimiques. Ce classement astucieux permet alors d’identifier des éléments existants qui restaient à découvrir, ou même de prédire les propriétés d’éléments chimiques inconnus à l’époque. Sa dernière mise à jour date de 2016, et compte 118 éléments.
Peu de métaux ont déclenché autant de migrations, de conquêtes et de violences. De l’Égypte ancienne aux conquistadors espagnols, il incarne depuis des millénaires le pouvoir, la richesse et l’immortalité. Les alchimistes ont rêvé de le créer artificiellement, persuadés que la maîtrise de sa transformation révélerait tous les mystères de la vie.
Récemment, dans leur quête de mieux comprendre de quoi est fait l’univers, des physiciens du CERN (European Organization for Nuclear Research) ont accidentellement transformé du plomb en or. Mais le plomb utilisé (sans parler des outils employés) valait beaucoup plus cher que l’or produit. Ironie de la science.
L’or au passé
— Le trésor de Varna : la plus ancienne orfèvrerie du monde
Le premier or façonné connu de l’histoire de l’humanité ne provient pas de l’époque des pharaons : il se trouve sur les rives de la mer Noire. Dans les années 1970, à Varna, en Bulgarie, des archéologues mettent au jour une nécropole oubliée depuis six millénaires. Les datations au radiocarbone sont sans ambiguïté : 4600 à 4200 av. J.-C — plus de 1500 ans avant les pyramides d’Égypte.
En octobre 1972, Raycho Marinov, opérateur d’excavatrice de 22 ans, creuse une tranchée pour installer un câble électrique dans la zone industrielle de Varna. À un mètre quarante de profondeur, sa machine heurte quelque chose. Dans le godet, il remarque un bracelet terni et d’autres fragments métalliques. Habitué aux pièces de cuivre que les agriculteurs déterrent parfois, il ramasse les objets, puis les oublie quelques semaines. Lorsqu’il les apporte à son ancien professeur conservateur de musée, ce dernier alerte les spécialistes du Musée archéologique de Varna. La découverte dépasse les monnaies de cuivre habituellement trouvées dans les champs.
Les fouilles vont s’échelonner sur 15 ans. Les archéologues exhument 300 tombes contenant 3 000 objets en or pour un poids d’environ 6 kilos. La pureté atteint 23,4 carats (environ 97,5%). Les artefacts montrent des techniques sophistiquées de martelage, ayant transformé le métal en fines plaques à l’effigie d’animaux, en diadèmes, bracelets et colliers. La tombe numéro 43, dite « du chef », renfermait à elle seule 1,5 kilo d’or et près de 1000 objets. Le défunt, âgé de 40 à 50 ans, portait un sceptre à sa droite et une lance à sa gauche. Sur l’ensemble du trésor, 5 kilos se concentrent dans seulement quatre sépultures, révélant une société hiérarchisée. Le site compte également des cénotaphes — des tombeaux symboliques sans squelette mais remplies d’objets précieux. Cette pratique funéraire suggère des rites élaborés dont le sens échappe aux chercheurs.
Alors que le reste de l’Europe demeure au stade néolithique, la culture de Varna aurait développé le commerce, les métiers spécialisés et probablement une forme de gouvernement centralisé. Puis, vers 4 200 avant notre ère, elle disparaît. Certains scientifiques évoquent un changement climatique abrupt ou des invasions de peuples indo-européens des steppes. Environ 30 % de la nécropole reste inexploré, promettant peut-être d’autres révélations sur cette civilisation qui, il y a près de 7 000 ans, semblait une organisation sociale étonnamment complexe.

Appliqué en or découvert à Varna. Il semble représenter un taureau, avec des cornes évoquant celles du buffle. Image : Agostini Picture Library / A. Dagli Orti / Bridgeman Images
— Les ruées vers l’or
La ruée vers l’or de Californie débute le 24 janvier 1848 lorsque James Marshall découvre des pépites d’or à Sutter’s Mill, près de Coloma. Le 2 février 1848, après près de deux années de conflit entre le Mexique et les États-Unis, le traité de Guadalupe Hidalgo est signé. Le Mexique cède alors un immense territoire, dont la Californie (elle deviendra un État à part entière qu’en 1850).
Le 5 décembre de la même année, le président James Knox Polk confirme la présence d’or devant le Congrès américain, ce qui déclenche une migration sans précédent. San Francisco passe de 1 000 habitants en 1848 à 25 000 en 1849. Plus de 300 000 personnes, venues des États-Unis, d’Europe, d’Amérique latine et d’Asie, se rendront en Californie. Entre 1848 et 1857, une moyenne de 76 tonnes d’or est extraite annuellement. Paradoxalement, John Sutter, propriétaire des terres qui provoquent la ruée, est ruiné : ses ouvriers désertent pour chercher de l’or, ses terres sont squattées, son bétail volé.
Le Klondike connaît un phénomène similaire cinquante ans plus tard. Le 16 août 1896, le prospecteur américain George Carmack et trois membres de la Première Nation Tagish — dont son épouse Kate — découvrent de l’or dans le Bonanza Creek, affluent de la rivière Klondike au Yukon. La nouvelle va gagner le reste du monde le 17 juillet 1897, avec l’entrée au Port de Seattle du bateau à vapeur Portland, transportant plus d’une tonne d’or. La ruée vers l’or du Klondike est lancée.
Autour de 100 000 personnes veulent tenter l’aventure entre 1897 et 1899. Le voyage représente un défi : franchir des cols escarpés en Alaska, charrier une tonne d’équipement — le gouvernement canadien impose une année de vivres pour prévenir la famine — et naviguer sur des rivières périlleuses. Moins de la moitié des inscrits atteindront l’affluent. Seulement quelques centaines feront fortune. La ruée s’achève brusquement en 1899 avec la découverte d’or à Nome, en Alaska, qui attire les prospecteurs vers ce nouveau gisement.
Au Québec, une mine aurifère a autrefois été explorée sur le territoire de l’actuelle ville de Sherbrooke, sans grand résultat. En 2025, une compagnie d’exploration minière cherche des filons en Gaspésie et l’orpaillage amateur connaît un regain d’intérêt. Les cours d’eau de l’Estrie et de la Beauce contiennent des traces d’or dispersées par les glaciations. Munis d’une batée, les passionnés récupèrent quelques paillettes, perpétuant à petite échelle une tradition vieille de plus de 150 ans.
L’or au présent
— L’or tombé du ciel
D’où vient l’or ? La réponse se trouve dans l’espace, bien avant la formation de la Terre.
Les étoiles fabriquent les éléments chimiques par fusion nucléaire. Dans leur centre en ébullition, l’hydrogène fusionne pour former de l’hélium, qui fusionne à son tour pour créer du carbone, puis de l’oxygène, et ainsi de suite. Ce processus produit progressivement des éléments de plus en plus lourds. Mais il s’arrête au fer. À partir du fer, la fusion ne libère plus d’énergie, elle en consomme. Les étoiles ordinaires ne peuvent donc pas créer d’or.
Il faut un événement plus violent. Lorsque des étoiles massives explosent en supernovas, elles laissent derrière elles un résidu ultradense : une étoile à neutrons. Cet objet concentre environ 1,5 fois la masse du Soleil dans une sphère de seulement 20 kilomètres de diamètre. Sa densité est telle qu’une cuillère à thé de cette matière pèse environ un milliard de tonnes.
Parfois, deux étoiles à neutrons se rencontrent. Elles orbitent l’une autour de l’autre pendant des millions d’années, en se rapprochant graduellement. Puis elles entrent en collision. Ce crash produit une explosion appelée kilonova (mille fois plus lumineuse qu’une nova classique, mais moins qu’une supernova). Ces collisions sont une source majeure de formation des éléments plus lourds (dont le numéro atomique est supérieur à 92), comme l’or.
Le 17 août 2017, les détecteurs d’ondes gravitationnelles LIGO et Virgo ont enregistré pour la première fois les signaux d’une collision d’étoiles à neutrons, à 130 millions d’années-lumière de la Terre. Cet événement, baptisé GW170817, a permis d’observer directement la création d’éléments lourds.
Les atomes d’or de nos alliances ont probablement été forgés lors d’une collision cosmique survenue il y a des milliards d’années. Cet or a flotté dans l’espace, s’est intégré au nuage qui a formé le système solaire, puis s’est retrouvé dans les roches terrestres. L’humanité l’a extrait, fondu et façonné, mais sa véritable origine remonte aux cataclysmes stellaires qui ont précédé notre monde.
— L’or, valeur refuge
Pendant près d’un siècle, l’étalon-or a dominé le système monétaire international. Chaque billet représentait un poids fixe d’or, échangeable à tout moment auprès de la banque centrale. Le phénomène remonte aux orfèvres londoniens du 17e siècle. Ils entreposaient l’or de leurs clients et remettaient des reçus donnant droit à une quantité précise de métal. Ces billets circulaient d’une main à l’autre, évitant le transport de sacs d’or dans les rues. Les orfèvres ont rapidement compris qu’ils pouvaient émettre plus de billets que l’or détenu : tous les clients ne venaient jamais réclamer leur métal en même temps. Le principe est à la base du dispositif bancaire moderne.
En 1821, la Grande-Bretagne adopte officiellement l’étalon-or et la Banque d’Angleterre garantit la convertibilité. D’autres pays suivent, et à la fin du siècle, il s’impose comme norme internationale. Ce système présente des avantages — il limite la création monétaire excessive et stabilise les échanges internationaux — mais il peut s’avérer rigide : lorsqu’un pays subit un déficit commercial, il doit payer en or. Ses réserves diminuent, sa masse monétaire se contracte, les prix baissent. En théorie, cette déflation rend l’économie plus compétitive et rétablit l’équilibre. En pratique, cet ajustement nécessite que les prix et les salaires soient extrêmement flexibles, ce qui peut devenir irréaliste.
La Première Guerre mondiale brise le système. Les pays suspendent la convertibilité pour financer leurs dépenses militaires par création de monnaie. Après le conflit, les tentatives de retour échouent. La Grande Dépression révèle la faille majeure de l’étalon-or : les pays qui y restent accrochés voient l’impossibilité de dévaluer leur monnaie et sont forcés de faire baisser les prix et les salaires, aggravant le chômage et la récession. Le Royaume-Uni abandonne en 1931, les États-Unis s’en éloignent dès 1933.
En 1944, les accords de Bretton Woods créent un système intermédiaire. Le dollar devient convertible en or à 35 dollars l’once, et les autres monnaies s’arriment au dollar. Ce semi-étalon-or fonctionne jusqu’en 1971. Pour différentes raisons, dont le financement de la guerre du Vietnam ou leurs déficits commerciaux, les États-Unis impriment des dollars, qui s’accumulent dans les banques centrales étrangères. Or, ces pays peuvent théoriquement échanger ces dollars contre de l’or américain. Le problème : il y a beaucoup trop de dollars en circulation par rapport aux réserves d’or des États-Unis. La promesse de convertibilité devient intenable. Le 15 août 1971, le président Richard Nixon l’interrompt pour de bon. C’est la fin du lien entre monnaie et métal précieux.
Depuis, les monnaies sont dites fiduciaires. Leur valeur ne repose plus sur un lingot dans une chambre forte, mais sur la crédibilité des banques centrales et la confiance collective. Même à l’époque de l’étalon-or, seule une fraction minime de la monnaie était réellement couverte en or. L’essentiel s’appuyait déjà sur la confiance dans le système.
Pourtant, l’or demeure une « valeur refuge », précisément parce qu’il a été pendant si longtemps le fondement de la monnaie. Durant les crises financières, les tensions géopolitiques ou les poussées d’inflation, les investisseurs se tournent vers l’or. Lors de la celle des subprimes en 2008, son cours a doublé. En 2020, durant la pandémie de Covid-19, il a atteint un record historique. Cette confiance persistante dans l’or ne repose pas sur un décret gouvernemental, mais sur une mémoire collective : pendant de nombreuses années, l’or était la référence monétaire dominante. Même si ce lien officiel a disparu, l’idée persiste que l’or conserve sa valeur quand tout le reste vacille.
Dans la pharmacie
Les nanoparticules possèdent des propriétés qui les rendent particulièrement utiles en oncologie.
Une fois injectées dans l’organisme, certaines de ces nanoparticules peuvent avoir tendance à s’accumuler dans les tumeurs, dont les vaisseaux sanguins sont plus perméables que ceux des tissus sains. Exposées à une lumière infrarouge, elles absorbent l’énergie et la convertissent en chaleur. Cette montée en température — très localisée — peut détruire les cellules cancéreuses sans endommager autant le tissu environnant : on parle de thérapie photothermique.
Les nanoparticules peuvent aussi servir de vecteurs, en transportant des médicaments directement au cœur de la tumeur, ou encore amplifier l’effet de la radiothérapie en rendant les cellules cancéreuses plus sensibles aux rayonnements.
Plusieurs approches fondées sur les nanoparticules d’or font actuellement l’objet de recherches avancées et d’essais cliniques, notamment pour certains cancers difficiles à traiter. Elles ne sont pas encore des traitements standard, mais elles constituent l’une des pistes les plus prometteuses de la médecine de précision.
L’avenir de l’or
— L’or dans l’informatique quantique
L’ordinateur quantique représente l’une des frontières technologiques les plus ambitieuses de notre époque. Contrairement aux ordinateurs classiques qui manipulent des bits valant 0 ou 1, ces machines exploitent les propriétés quantiques de la matière pour créer des « qubits » capables d’exister simultanément dans plusieurs états. Cette superposition permet d’effectuer des calculs en parallèle, ouvrant la voie à des applications inédites : simulation de molécules pour la découverte de médicaments, optimisation de réseaux complexes, ou encore résolution de problèmes impossibles pour les supercalculateurs actuels.
Les qubits sont fragiles ; la moindre perturbation leur fait perdre leur état quantique (décohérence). Récemment, le physicien Peng Wei, de l’Université de Californie à Riverside, a amélioré leur stabilité en recouvrant le niobium, un métal supraconducteur, d’une fine couche d’or. Cette technique réduit les défauts de surface — une source importante de pertes — et aide à préserver la cohérence quantique, c’est-à-dire la capacité des qubits à maintenir leur état de superposition pendant un temps suffisant pour opérer.
L’or contribue à cet édifice délicat grâce à sa combinaison de propriétés : excellente conductivité électrique, résistance à la corrosion et malléabilité permettant de créer des films ultrafins compatibles avec les procédés de fabrication des puces quantiques.

Vue rapprochée d’une puce quantique. Image : quatum|gov
— Une ruée vers l’or de l’espace ?
À des millions de kilomètres de la Terre, les astéroïdes métalliques (type M) pourraient contenir des métaux précieux — en plus du fer et du nickel. Depuis les années 2010, plusieurs entreprises ont développé des outils ou des projets d’exploration minière spatiale — à ce jour, aucune n’a réussi à mener une mission de prospection réelle.
Ces ambitions soulèvent d’épineuses questions juridiques. Le Traité de l’espace de 1967, signé par plus de cent pays, proclame que l’espace et les corps célestes constituent le patrimoine commun de l’humanité. Aucun État ne peut les revendiquer. Mais le texte reste silencieux sur l’appropriation des ressources qui en seraient extraites. En 2015, les États-Unis ont adopté une loi autorisant leurs citoyens et entreprises à posséder les minerais prélevés dans l’espace. Le Luxembourg a suivi en 2017, attirant plusieurs sociétés minières spatiales sur son territoire.
Cette interprétation unilatérale des traités internationaux divise la communauté spatiale. Pour certains, elle contourne l’esprit des accords de l’ONU et transforme le bien commun en terrain de conquête privée. Pour d’autres, l’exploitation commerciale pourrait bénéficier à l’humanité entière, à condition d’établir un cadre équitable — à l’image de l’Autorité internationale des fonds marins qui régule l’exploitation des océans.
Le 26 février 2025, la startup californienne AstroForge a lancé sa première mission ; Odin a perdu contact 20 heures après le lancement. L’entreprise se prépare à un deuxième lancement en 2026.
En octobre 2023, la NASA a lancé la sonde Psyche vers l’astéroïde du même nom, situé à une moyenne de 450 millions de kilomètres de la Terre. On soupçonne que ce corps céleste pourrait être le vestige du noyau d’une ancienne protoplanète. La mission, purement scientifique, vise à mieux comprendre la formation des noyaux planétaires. L’arrivée est prévue en 2029.

L’astéroïde Psyche (vue d’artiste). Image : Wikipedia









